« La santé est politique » – Entretien avec A. Nelson

Cet entretien a été reblogué depuis le site de la Villa Gillet. Il a été publié originellement en décembre 2012.

par Vanina Mozziconacci (doctorante)

Dans le cadre du Festival Mode d’Emploi organisé par la Villa Gillet, la sociologue américaine Alondra Nelson était à la bibliothèque municipale de la Croix-Rousse pour présenter les politiques de santé américaine et notamment l’action des Black Panthers contre la discrimination médicale.

Professeure à l’Université de Columbia à New-York, ses recherches portent sur la production, la réception et la contestation des connaissances scientifiques portant sur les différences humaines. Elle est l’auteure du livre – non traduit en français – Body and Soul. The Black Panther Party and the Fight against Medical Discrimination, qui a remporté en 2012 le prix de l’Association Américaine de Sociologie dans la catégorie Race, genre et classe.

 

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« La santé est la continuation de la politique par d’autres moyens » est la première phrase de votre livre, Body and Soul. The Black Panther Party and the Fight against Medical Discrimination, inspirée par la déclaration de Bruno Latour « La science est la continuation de la politique par d’autres moyens » (elle-même inspirée par Michel Foucault contredisant Clausewitz). On a tendance à croire que la santé est liée à la nature, à la fatalité, à la chance… pouvez-vous expliquer en quoi cela n’est pas tout à fait exact ?

 

Je me suis en effet beaucoup inspirée de Bruno Latour – on peut voir à travers l’action des Black Panthers en quoi cette vision de la santé n’est pas exacte. La possibilité qu’a le corps d’être en bonne santé est liée à des questions sociales, à l’accès aux soins, qui est lui-même lié à des conditions politiques – d’où les luttes au sein de la société pour l’accès à certaines ressources, de même qu’on peut avoir ou non accès à des ressources comme le pétrole, l’eau, etc. Aux États-Unis, en particulier, les soins médicaux sont considérés comme une marchandise parmi d’autres, une marchandise limitée. La santé est également une question politique au sens où l’entend Bruno Latour, c’est-à-dire dans la structure même de la recherche scientifique et médicale, dans les choix qui sont faits : sur quelles maladies vont porter ou non les recherches? L’une des actions des Black Panthers était justement de s’intéresser à la drépanocytose, qui avait été négligée par la recherche. L’ironie est qu’il s’agit de la première maladie génétique découverte, mais, peut-être parce qu’elle concernait la population noire, il y avait peu de traitements, et c’est d’ailleurs toujours le cas. La formulation même de certaines questions dans la recherche, la hiérarchisation des différentes priorités, montrent d’une autre façon en quoi la santé est politique.

 

L’histoire des Black Panthers est assez méconnue en France. Elle est plus ou moins rattachée à l’idée d’une certaine violence, qui reflète des aspects réels du parti, mais qui tend à en occulter d’autres. Le fait que les soins et la santé aient pu être des préoccupations essentielles du mouvement est donc surprenant – est-ce que le fait de mettre en lumière cette part de l’histoire est un geste politique de votre part ?

 

Je crois que les Black Panthers ont une réputation similaire aux États-Unis. Ils sont vus comme étant très violents, comme étant militants dans le mauvais sens du terme. Et on a tendance à dire que la morale de l’histoire, c’est que d’un côté il y avait le bon mouvement afro-américain pour les droits civiques, qui était respectable, avec des figures comme Martin Luther King ou Rosa Parks et de l’autre côté, les méchants Black Panthers. Ils ont, de fait, été impliqués dans des luttes avec la police, des luttes armées. Il faut toutefois rappeler que lors de la naissance du parti, à Oakland, ils portaient des armes pour se défendre contre la brutalité policière –  c’était légal. Mais l’histoire les décrit comme la déchéance du mouvement pour les droits civiques, comme étant ce qui s’est produit quand les choses ont mal tourné.

J’ai commencé ce travail non pas en tant que spécialiste des Black Panthers – je ne pense pas écrire à nouveau sur le sujet – mais en tant que spécialiste des politiques de santé. Je comprends que le livre ait été considéré comme un geste politique, car il corrige et répond à toute cette histoire négative élaborée autour du Black Panther Party. Mais pour moi, c’était bien plus un geste politique au sens où il s’inscrivait dans une période où les gens réclamaient des soins médicaux pour tous, et c’est ce que j’avais à l’esprit – mais on ne peut pas toujours contrôler la réception de son travail. Il y avait également une demande d’informations médicales, de données scientifiques – toute une lutte se développe aux États-Unis et au Royaume-Uni sur le fait que les contribuables financent la recherche mais n’ont pas accès aux résultats et aux études qui sont publiées dans des revues très chères. Les Black Panthers sont également parmi les premiers à avoir formulé ces revendications. Je n’avais pas l’intention de réécrire l’histoire des Black Panthers mais comme cette histoire était surdéterminée par les aspects négatifs, je pense que le résultat de mon travail est, de fait, un geste politique.

 

Qu’est-ce qui a causé la disparition du parti ?

 

Les activités du parti prennent fin vers 1974-1975 – sachant que peu de temps avant, Huey Newton (NDLR : l’un des fondateurs du parti) après la prison et l’exil, était de retour à la tête du parti à Oakland, et s’était créée une école Black Panthers Community. Cette école est restée ouverte jusqu’en 1982 – on considère que cette date marque la fin de l’existence du parti. Mais je pense qu’en réalité les activités du mouvement prennent fin vers 1974, les différentes initiatives s’étiolent, le paysage politique aux États-Unis change, les gens sont moins intéressés par les mouvements radicaux comme celui de 1968, et même si les Black Panthers sont impliqués dans la politique « officielle », ils ne bénéficient plus d’autant de soutien. Il y a aussi le fait que Huey Newton connaît à ce moment-là une addiction à l’alcool et à la cocaïne et il n’est pas le leader le plus rationnel qu’ait pu avoir le mouvement. Deux choses également qu’il ne faut pas oublier : premièrement, les mouvements sociaux naissent, vivent quelques mois voire quelques années puis disparaissent : on ne devrait donc pas s’étonner que le Black Panther Party n’existe plus aujourd’hui. Ils ont fait leur travail. C’est le cours naturel des choses. Deuxièmement, la répression menée par l’État a également contribué au déclin : le FBI et J. Edgar Hoover ont mis en place le Counter Intelligence Program (COINTELPRO), un programme de contre-espionnage, qui non seulement surveillait mais envoyait également un certain nombre d’agents provocateurs – des gens qui faisaient partie du mouvement ou se présentaient comme des alliés et qui travaillaient en réalité pour l’État, afin de créer des antagonismes et des soupçons parmi les activistes. Une déclaration célèbre de J. Edgar Hoover était que le Black Panther Party était l’élément le plus dangereux de la société américaine – il a donc investi beaucoup d’énergie dans son démantèlement.

 

Vous décrivez dans votre livre le sentiment ambigu de la communauté afro-américaine à l’égard de la médecine, qui à la fois réclame des soins et se méfie du corps médical. Pouvez-vous expliquer d’où viennent ces deux tendances opposées ?

 

L’une des choses qui m’a surprise lorsque j’ai écrit le livre était précisément cette ambivalence. Je pensais que l’attitude serait purement négative ou positive. Ce qui est intéressant, c’est que les Black Panthersont été capable d’embrasser ces deux perspectives à travers leur activisme. Leur compréhension de l’intersection de la race et de la médecine était très fine – d’un côté ils voulaient être inclus dans la médecine officielle, avoir accès aux meilleurs soins, mais d’un autre côté, l’histoire américaine fournissait beaucoup d’exemples d’expériences abusives et de tentatives de contrôle social des minorités à travers la médecine. A cela s’ajoute le fait qu’à l’époque du Black Panther Party, en 1972, le New York Times a révélé l’affaire de l’étude de la syphilis menée à Tuskegee, une étude mise en place depuis 1932 par les services de santé américains, et qui a consisté à ne pas soigner des centaines de paysans afro-américains afin d’observer le développement de la maladie. Cela a été un scandale national, tout le monde était choqué que cela ait pu durer pendant quarante ans. Cela a mis en lumière le fait que le problème n’était pas seulement celui de la négligence médicale mais également de la déformation de la médecine afin d’exploiter les gens. L’activisme afro-américain sur les questions de santé est assez unique de ce point de vue : il fallait affronter à la fois le fait d’être laissé de côté injustement et surexposé à certains abus. C’est ce double aspect qui créé l’ambivalence que vous évoquez, on demande l’accès aux soins tout en restant conscient des dangers de la médecine.

 

La médecine est en relation étroite avec des champs comme la biologie et la recherche génétique ; or ces derniers ont des liens particuliers avec l’idéologie raciste. Quels sont les termes du débat aux États-Unis sur ces sujets ? La race est-elle, par exemple, considérée comme biologique ou sociale ?

 

Parmi les spécialistes en sciences sociales aux États-Unis, en particulier depuis la déclaration de l’UNESCO au milieu du 20ème siècle, il est établi que la race est une construction sociale, une catégorie politique. Mais au cours de la dernière décennie, les recherches sur le génome et l’accent mis sur le petit pourcentage de différence génétique entre les hommes plutôt que sur les 99% communs restants partaient du principe qu’il y avait des différences de race. Les gens posent des questions problématiques comme : « quelle race est la plus disposée à l’asthme ? À contracter cette maladie ? A avoir ce comportement ? ». Mais cela ne change pas le fait que la race est une construction sociale – et cette construction a toujours été en partie liée aux discours scientifiques et à la biologie. Ils ont toujours fait partie du débat. Des gens comme Bruno Latour ou Donna Harraway montrent bien que ces idées en biologie sur la race sont en réalité des idées sociales. Nous créons des catégories que nous posons ensuite comme des questions scientifiques. La catégorie de race n’a pas de sens en dehors d’une société à l’idéologie raciste.

 

D’après vous, la réélection de Barack Obama va-t-elle changer les représentations que se font les américains de la protection sociale ? S’agit-il toujours d’un dialogue très conflictuel ou est-ce que les mentalités sont en train d’évoluer ?

 

Je pense que la lutte a été âpre pour que l’Obamacare passe, il y a eu beaucoup de résistances. Il a fallu que la Cour Suprême des États-Unis statue sur son caractère légal. Elle a donné son accord et on voit déjà certains bénéfices, d’ailleurs beaucoup de gens pensent que socialement, c’est une bonne chose. Avec l’approbation de la Cour Suprême je pense et j’espère que le Medicare et le Medicaid feront partie intégrante de la politique de santé publique des États-Unis et de la culture américaine. Et j’espère aussi – pas seulement parce que le président Obama a été réélu, mais parce qu’il a été réélu avec une belle avance – qu’il passera à la vitesse supérieure, mon espoir ultime étant qu’il en vienne à faire de l’accès soins médicaux un droit pour tout Américain.

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