Le sexe est-il du genre?

Nous reproduisons ici, avec l’autorisation de l’auteure, un article de Noémie Marignier, publié sur son carnet de recherche Corps et mots.

Noémie Marignier est doctorante à Paris 13, allocataire de l’Institut Emilie du Châtelet et travaille sur les discours concernant les variations du développement du sexe.

Nous la remercions pour l’autorisation de reproduire cet article.

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Je ne prétends pas faire un résumé de cette question vastement débattue par les biologistes et les anthropologues féministes principalement ; j’essaierai simplement ici de dégager quelques problèmes. Cette question un peu provocatrice (qui ferait sans doute la joie des militants de la Manif pour tous) s’inscrit dans la réflexion menée sur la biologie du sexe par différentes féministes : Fausto-Sterling, Kraus, Touraille notamment. Ces théoriciennes ont mis en évidence que le rapport à l’objet sexe de la médecine et de la biologie était pétri d’idéologies, de métaphores et évidemment de binarité : les scientifiques mettent en place des protocoles de recherche sans questionner leurs a priori, et prouvent par là même leurs présupposés : il y a deux sexes. On peut lire là-dessus l’excellent blog Allodoxia d’Odile Fillod tout entier consacré à déconstruire les présupposés fallacieux des études qui montrent l’importance de la différence des sexes (vous savez, toutes ces études PROUVEES SCIENTIFIQUEMENT qui montrent que le sexe biologique est responsable de (au choix) : la couleur de vos chaussettes, l’endroit où vous partez en vacances, votre film préféré etc.).

Ces chercheuses féministes montrent que la nature elle-même est plus complexe que cela : il y a des femmes aux chromosomes XY, des hommes qui ont un taux de testostérone moins élevé que leur voisine : les sexes se déclinent en variations bien plus nombreuses, et non pathologiques, que deux. La dualité du sexe, dans ce cadre, est construite par des discours et des pratiques (médicales, religieuses, culturelles, familiales, sexuelles…) : il s’agit d’un processus de naturalisation.

Ce qui est intéressant avec cette idée de naturalisation, c’est qu’elle conduit à terme à considérer que non seulement le genre est un construit social, mais le sexe aussi. La distinction qui avait cours jusque dans les années 90 entre genre (sexe social) et sexe biologique est alors remise en cause. Dans cette perspective, le sexe est du genre, c’est à dire une partie, un domaine du genre. Ce qui amène, en caricaturant un peu, à considérer qu’il n’y a pas de sexe « naturel » « biologique », ou qu’on ne peut rien savoir de ce sexe, et que tout est construction sociale. Il y a évidemment du genre dans les sexes, dans la matérialité corporelle (je pense aux traitements hormonaux, qu’ils soient contraceptifs ou qu’ils accompagnent un parcours trans par exemple) mais est ce que cela veut dire pour autant que le sexe est une construction sociale de part en part ?

C’est sur cette idée que je voudrais m’attarder ici : elle pose plusieurs problèmes. Dire que le sexe, et donc le corps, est une construction sociale, ou qu’on ne peut l’appréhender que comme ça semble délicat : tout d’abord, parce que la réflexion tourne alors un peu court ; ensuite, parce que cela veut dire que l’on renonce à ce que pourrait nous apprendre la biologie sur le sexe. Or c’est par ces mêmes sciences que l’on sait que les sexes ne sont pas deux… Un deuxième écueil, à mon avis très embêtant car on le voit parfois apparaître dans des textes de féministes : considérer que le sexe est du genre (c’est à dire un construit social) lorsqu’on parle des deux sexes binaires mâle et femelle, et prouver cela en disant qu’il existe « naturellement » plus de deux sexes. Cela revient à prouver le genre par le sexe (ou par la nature) ce qui, dans une perspective féministe non essentialiste, est pour le moins… étonnant. J’appelle ça l’ « argument intersexe » et je reviendrai sans doute là-dessus dans un prochain billet.

Je pense pour ma part qu’il n’est pas nécessaire de fondre le sexe dans le genre : seulement, cela demande quelques acrobaties pour demeurer toujours sur le fil et ne pas tomber dans un raisonnement relativiste (tout est construit, on ne peut rien connaître du sexe) ni retomber dans un raisonnement essentialiste (qui se baserait sur la naturalité du sexe).

Je propose donc de revenir sur deux types d’argumentations des chercheuses féministes en ce qui concerne le lien entre sexe et genre, et sur leurs critiques :

– l’idée selon laquelle le sexe se distingue du genre, mais où c’est le genre (en tant que rapport hiérarchique entre les femmes et les hommes) qui donne une telle importance au sexe

– l’idée selon laquelle le sexe lui-même est du genre, dans la mesure où il n’y a pas de caractéristiques physiques qui soient naturellement masculines ou féminines. Ce que l’on considère comme biologique, au niveau même de la matérialité des corps, est en fait construit socialement.

Je n’aborderai pas ici les réflexions sur le corps cyborg (Haraway) ou sur la pharmacopornographie (Preciado) qui consistent à penser que le corps émerge à travers des processus bio-technologiques et qu’il ne peut jamais être considéré comme naturel. Ces théories sont puissantes et libératrices justement car elles s’ancrent déjà au-delà de la différence sexe/genre et de la différence nature/culture. Mais mon objectif ici est de montrer précisément l’articulation entre les concepts de sexe et de genre.

Le sexe distinct du genre

C’est, à ma connaissance, un très bel article de Delphy de 1991 qui résume le mieux le problème de l’impensé du sexe dans la théorie féministe[1]. Dans “Penser le genre : quels problèmes ?” (je ne connais aucune version en ligne de cet article), Delphy expose l’idée d’un « présupposé non-examiné »: celui d’une antécédence du sexe sur le genre ». Pour elle, ce présupposé « constitue un frein à penser le genre ». Il s’agit alors de comprendre ce qui est naturel et ce qui est social dans le sexe.

Delphy ne rejette pas la naturalité du sexe : ce qui pour elle est à contester, c’est la hiérarchie entre les genres que l’on cherche à justifier par le sexe, c’est la confusion entre sexe biologique et sexe social :

En effet, le terme « sexe » dénote et connote quelque chose de naturel. Remettre ceci d’emblée en question n’est pas possible, puisqu’il s’agirait d’une contradiction entre les termes, la « naturalité » faisant partie intégrante de la définition du terme. […] Il faut d’abord délimiter et revendiquer un territoire pour le social : posséder un lieu conceptuel différent de celui du sexe, et cependant lié à l’acception traditionnelle du terme « sexe », pour pouvoir, de cet endroit stratégique, interpeller cette acception traditionnelle. (1991 : 96)

Elle explique alors que le sexe est un symbole pour le genre : dans une logique de domination des hommes sur les femmes : le sexe biologique devient le lieu privilégié de la justification de cette hiérarchie de genres. Il y a comme une loupe sur le sexe, qui devient principe explicatif de toutes les différences entre hommes et femmes. Ce qui est social dans le sexe, c’est l’importance qu’on lui accorde, c’est la signification qu’on lui donne :

Le genre précède le sexe ; dans cette hypothèse, le sexe est simplement marqueur de la division sociale ; il sert à reconnaître et identifier les dominants des dominés, il est un signe ; comme il ne distingue pas n’importe qui et n’importe quoi et surtout pas des choses équivalentes, il acquiert dans l’histoire valeur de symbole. (1991 : 94-95)

On le voit, chez Delphy, il n’y a pas de remise en question du sexe lui-même, ni de la différence biologique des sexes. Ce qu’il s’agit de faire, c’est de montrer l’antériorité du genre sur le sexe, et de mettre au jour ce qui est social dans la manière d’appréhender les deux sexes (et donc de les hiérarchiser). Mais la matérialité du sexe elle-même n’est pas questionnée : c’est le regard que l’on porte sur les sexes qui l’est. La différence entre sexe et genre est préservée dans ce cadre.

Le sexe est du genre

J’ai résumé au début de ce billet la position qui consiste à dire que la différence des sexes est une construction sociale. Dans ce cadre, il n’existe pas de caractéristiques sexuées qu’on puisse définitivement classer comme masculines ou féminines. C’est la perspective de Fausto-Sterling, dont les travaux commencent à être assez bien connus en France, et qui a tenu ce discours dès les années 90 avec son article The Five Sexes. Ce que l’on considère comme des caractéristiques bi-sexuées naturelles, les chromosomes, les hormones (testostérones, oestrogènes), les organes génitaux sont beaucoup plus ambiguës que cela. La nature, le corps dans sa matérialité ne souscrivent pas à la différence des sexes. Dans ce cadre, la différence des sexes est du genre : ce qui est sexué dans le corps humain ne l’est pas selon un principe binaire. Ce que l’on appelle sexe masculin ou féminin n’est donc rien d’autre que du genre.

Si le mâle et la femelle se situent aux deux extrémités d’un continuum biologique, il existe bien d’autres corps […] qui mêlent à l’évidence des éléments anatomiques attribués par convention aux hommes et aux femmes. Il y a de profondes implications à argumenter en faveur d’un continuum sexuel. Si la nature nous offre réellement davantage que deux sexes, il s’ensuit que nos notions actuelles de masculinité et de féminité sont des concepts culturels.[…] De fait, nous avons instauré la dichotomie homme/femme à un âge de plus en plus précoce, transformant le système à deux sexes en un élément absolument fondamental de notre perception de la vie humaine, et le faisant apparaître comme à la fois inné et naturel. (Fausto-Sterling 2012 : 52)

En vérité, tout classement des sexes (en 2, 5, 48…) est du genre : les biologistes féministes se sont attachées à montrer qu’il y avait autant de sexes que d’individus, et que la division en groupes de sexes était sociale, donc était du genre.

Critiques

Cependant, l’idée selon laquelle les classements des sexes sont du genre n’annule pas complètement l’idée de sexe. Kraus montre que les biologistes féministes, même les plus radicales, tiennent toujours à conserver un petit bout de sexe : le « sexe tout nu ». Selon elles, on peut connaître (scientifiquement) le sexe biologique, une fois que l’on s’est détaché de l’idée que ce sexe est binaire ou que le sexe est classifiable : il y a un « Naked Sex », sexe tout nu, débarrassé des idéologies de la dualité, débarrassé des couches de genre. Ce serait ce que Kraus appelle la “boîte noire” du sexe : “le contenu ontologique minimal” du sexe.

Kraus est assez critique sur la possibilité de conserver ce sexe tout nu, qui serait naturel, quand tout le reste serait construit, ce qui relèverait d’une « anxiété ontologique », comme elle l’explique ici :

The loss of biology as this stable and asocial foundation generates an ontological anxiety that is accrued by the fact that it fails to be fully compensated by transforming the nothing biological into something social, as if the social were somehow too social, all too constructed for the world to stay real. Enters the instinct of preservation prompting us the good old idea of substance: after all, nothing is realer than unconstructed stuff and the reason why one must disavow a bit of one’s own constructionism at the last sex station, subtracting a little realistic something from the nothing of gender. (Kraus, 2005)

Elle invite à ne pas avoir peur de la biologie et à ne pas considérer que celle-ci a une vision fixe, crispée, déterministe de la nature. C’est en changeant nos cadres d’analyse que l’on peut penser la distinction sexe/genre d’une manière viable et éthique. Il faut penser le sexe autrement que comme un déterminisme ou un dualisme, mais ne pas le fondre dans le genre. Il s’agit de changer notre manière d’appréhender ce sexe : celui-ci existe mais nous ne savons pas forcément comment il fonctionne, ce qu’il est. Il est un objet de recherche à mettre à l’épreuve, à explorer pour la biologie : comprendre ce qu’il est et ce qu’il n’est pas, en quoi il est un cadre d’analyse pertinent ou pas. Considérer que le sexe est du genre rend impossible ce genre de démarche.

Les travaux de Priscille Touraille, tendent également à conserver une certaine autonomie du sexe face au genre. Touraille, dans cet article, se montre extrêmement critique envers le constructivisme radical : pour elle, fondre le sexe dans le genre est une erreur. Sans revenir à une vision déterministe des corps, Touraille insiste sur l’existence de ce qu’elle appelle « traits sexués », des caractères sexués codés par l’ADN, et qu’elle distingue des « traits genrés » (maquillage, musculature, vêtements etc.), modifications corporelles accentuant les « traits sexués ». Pour Touraille, il existe une confusion dans la manière dont les études de genre envisagent le sexe : on y considère que les personnes sont sexuées (et on cherche à déconstruire cette idée) dans leur ensemble ; alors même que les personnes ne font qu’avoir des traits sexués, ceux-ci parmi d’autres :

Les corps ne sont ni sexués, ni genrés : les études de genre ont encore à se défaire de cette conception catégorielle si peu compatible avec l’appréhension du réel, quel qu’il soit. Les corps possèdent des traits sexués qui se développent du fait de l’information contenue dans le génome* et des traits genrés créés par les pratiques sociales qui jouent sur la plasticité phénotypique. Pour sortir de la double ornière du constructivisme modéré et du constructivisme radical, les études de genre doivent cesser d’enseigner que le genre institue « le sexe ». Concernant le corps, nous devons réserver le terme « sexué » à ce qui, pour les sciences de la vie, relève d’une information véhiculée par l’ADN, et le terme « genré » à une différenciation des traits (sexués ou non) créée par les cultures et non reproductible par l’ADN. La biotechnologie occidentale ne manipule pas (encore) le génome. Elle ne fabrique pas des caractères sexués. L’ordre du genre manipule les caractères sexués, ce qui n’est pas la même chose. (Touraille, 2011)

Je trouve intéressante l’idée selon laquelle le sexe est généralement envisagé, par les féministes comme par ceux qui s’y opposent, comme principe fondateur des individus (les individus sont mâle ou femelle) alors qu’il devrait n’être envisagé que sous forme de « traits » ne déterminant pas grand chose d’autre qu’eux-mêmes. Pour Touraille en tout cas, il y a bien du sexe, distinct du genre : c’est sur notre manière d’appréhender ce sexe qu’il faut travailler.

Je suis généralement convaincue par les critiques de Kraus et de Touraille : fondre le sexe et le genre dans un tout-construit est assez nocif pour la réflexion. Je pense qu’une des sorties du problème est d’avoir confiance dans les sciences naturelles comme dans les sciences humaines. Les premières produisent des découvertes bien plus riches et plus subtiles qu’un simple déterminisme sexué du corps humain. Quant aux secondes elles semblent parfois craindre que leurs théories et leurs acquis ne soient détruits par les sciences naturelles, et se réfugier alors par défense dans un constructivisme radical. Il semble qu’une perspective de « sortie de crise », serait de considérer que les acquis des sciences humaines, ici des études de genre/féministes, sont suffisamment forts pour cohabiter avec les sciences naturelles, avec l’idée de “sexe biologique”.

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(1) On trouve dans la même période, des articles de Guillaumin et de Mathieu sur le même sujet.

Bibliographie :

Delphy, C. (1991). “Penser le genre : quels problèmes ?” In Sexe et genre: de la hiérarchie entre les sexes (p. 89‑101). Éd. du Centre national de la recherche scientifique.

Fausto-Sterling, A. (1993). “The Five Sexes. Why Male and Female Are Not Enough”. The Sciences March/April 1993, p. 20-24

Fausto-Sterling, A. (2012). Corps en tous genres: la dualité des sexes à l’épreuve de la science. Paris, la Découverte.

Kraus, C. (2005). “Of Epistemic Covetousness in Knowledge Economies : The Not-Nothing of Social Constructionism”. Social Epistemology 19(4), pp. 339-355,

Touraille, P.(2011) “L’indistinction sexe et genre, ou l’erreur constructiviste”, Critique 1/2011 (n° 764-765), p. 87-99. URL : www.cairn.info/revue-critique-2011-1-page-87.htm.

Crédits photo : My Chromosomes par Can H., Licence CC

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