Le Figaro et la « théorie du genre »

La projection dans des écoles primaires du dernier film de Céline Sciamma, Tomboy, sorti dans les salles en 2011 et mettant en scène une enfant se faisant passer pour un garçon, suscite depuis le lancement d’une pétition par le groupe conservateur Citizen Go un débat public. C’est l’occasion, pour des médias avides d’audimat, de produire à toute vitesse des articles aux contenus de ce fait mal informés et désinformant. L’article du Figaro (daté du 26 décembre 2013) dont il sera question ici est un cas d’école puisqu’il n’est pas ouvertement engagé du côté de Citizen Go et qu’il veut présenter une information plus objectivement. Mais ce faisant, il fait sienne toute la rhétorique des opposants à la projection du film et est donc biaisé à la base.

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L’introduction de cet article annonce la couleur :

[la] diffusion [de ce film] dans le cadre d’un programme de cinéma dans les établissements scolaires suscite la colère des détracteurs de la théorie du genre.

Deux des aspects les plus récurrents du militantisme conservateur sont ici pris pour argent comptant, alors même que la journaliste se met à distance des « détracteurs de la théorie du genre ». Tout d’abord, il existerait une « théorie du genre », soutenue par un lobby cohérent (d’universitaires et de militants en dehors de toute réalité se doute-t-on), le singulier employé supposant au passage bien peu de nuance.

La définition sophistiquée de « théorie » présentée par Wikipedia est pourtant relativement lisible et explique qu’une théorie est un ensemble cohérent supposant une hypothèse et une démonstration (« une théorie est un ensemble d’affirmations dont certaines sont des axiomes et les autres des théorèmes démontrables à partir de ces axiomes et au moyen de règles de logique. ») En aucun cas « le genre » ne constitue une théorie, et encore moins une seule et unique théorie. Le genre, au singulier, est une « catégorie utile d’analyse », selon le texte célèbre de Joan Scott que tout journaliste s’exprimant sur le sujet devrait avoir en tête, et peut donc être envisagé comme un outil pour penser et comprendre plus avant la complexité du monde, ou comme un objet d’étude.

Faute d’avoir lu l’article il est vrai quelque peu théorique de Joan Scott, les journalistes qui parlent encore de « théorie du genre » peuvent, si la production industrielle d’articles leur en laisse le temps, lire la mise au point claire et récente de Laure Bereni, qui affirme que « le champ des études sur le genre traverse de multiples disciplines, inclut des sous-champs de recherche variés et renvoie à des options méthodologiques et théoriques multiples. Il est traversé par des tensions, qui se traduisent parfois par de vives controverses, et il est en constante reconfiguration. Ce qui relie entre elles les études sur le genre, c’est avant tout un objet de recherche commun. » « Ce label [la « théorie du genre »] utilisé par les adversaires des recherches sur le genre laisse entendre qu’il existerait un corpus idéologique homogène et doté d’une stratégie politique déterminée. »

Précisément, le Figaro semble prêter une stratégie politique aux « partisans de la théorie du genre » (que nous appelons ainsi faut de mieux), comme l’ont fait tout d’abord les militants anti-avortement et anti mariage gay. En filigrane (du moins si l’on laisse généreusement le bénéfice du doute au Figaro…) on peut lire que les « partisans de la théorie du genre », manipulent les décideurs pour monter des programmes scolaires et ainsi convaincre les enfants. C’est la réappropriation « militante » et donc forcément « non scientifique » des études de genre qui est ici dénoncée de façon confuse, cette réappropriation dans une visée réformatrice étant bien souvent distincte de la production des savoirs eux-mêmes.

Les implicites du même genre parsèment ensuite le corps d’un article au ton pourtant assez réservé et présentant même plutôt clairement le débat. Le Figaro exprime même assez bien qui est le groupe à l’origine de la pétition :

Citizengo avait auparavant pris position sur divers sujets de société: l’avortement, le mariage homosexuel, l’enseignement des théories du genre à l’école.

On se demande cependant au passage ce que signifie le passage au pluriel. Alors qu’il n’y avait qu’une « théorie du genre » en chapô de l’article, il y en a une pluralité indéfinie ici sans que cela ne soit expliqué. Cependant le pluriel ne concerne que le terme de « théorie » (toujours aussi déplacé).

Précisément, l’explication de ce qu’est cette fameuse théorie reprend à nouveau pour argent comptant la propagande conservatrice :

La théorie du genre, issue des gender studies américaines, affirme notamment que l’identité sexuelle des individus n’est pas forcément biologique mais issue d’une construction sociale.

L’analyse des termes employés est extrêmement révélatrice des implicites : alors qu’aux Etats-Unis, il y aurait des « gender studies » (« études de/sur le genre), il y aurait en France une unique théorie, et pas d’études. Bien plus, les études de genre seraient grosso modo une importation de l’outre atlantique, donc par essence aussi mauvaise que le fast-food. De plus la définition elle-même du concept de genre est pour le moins rapide. Beaucoup d’études sur le genre affirment en effet que l’identité sexuelle (signifiant pour faire au plus vite la façon dont l’individu se vit lui-même comme homme ou femme, et comment cet individu envisage la masculinité et la féminité, à distinguer, donc, de l’orientation sexuelle) n’a rien de biologique, sans pour autant « nier le biologique » comme on peut le lire dans de nombreux articles trop courts. Pour faire simple, le sexe biologique (encore que cet appellation mériterait d’avantage de précisions car les sexes biologiques sont nombreux) ne détermine pas à considérer le rose comme une couleur féminine.

Enfin, l’article cite le texte de la pétition qui évoque une « idéologie du genre » sans prendre la moindre distance avec l’expression, sans prévenir le lecteur qu’une telle idéologie n’existe tout simplement pas. Peut-être la journaliste l’ignore-t-elle elle-même.

Cet article du Figaro n’est pas un manifeste du conservatisme et présente les deux partis du débat sans se déclarer explicitement d’un côté plutôt que de l’autre. Qualifier de propagande ou de « mal intentionné » cette production serait donc contreproductif. En effet des articles comparables peuvent être lus dans des journaux positionnés plutôt à gauche de l’échiquier politique. Il faut donc au contraire comprendre comment des journalistes pleins de bonnes intentions et soucieux d’informer en viennent pourtant, on l’a montré, à répéter la propagande de militants réactionnaires qui à l’heur de s’être imposée comme pensée dominante (alors même que ces réactionnaires s’estiment minoritaire, ostracisés et incompris des « bien pensant »), et s’élever contre un débat forcément biaisé entre partisans et opposants à la « théorie du genre » (peut-être plus rentable en audimat ?) qui empêche précisément de discuter dans la Cité des genres et donc de la sensibilisation ou non des enfants au sujet.

Vincent Bollenot

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