Stop à la rumeur: parlons de genre

Par Anne-Charlotte Husson, agrégée de lettres modernes.

Il en a déjà été question sur ce site : depuis 2011, la controverse sur le genre prend de l’ampleur. Elle est née dans des milieux catholiques, s’alarmant de l’introduction du concept (« genre ») dans des manuels de SVT (voir à ce sujet le dossier « La querelle des manuels scolaires » sur le blog d’Anthony Favier, Comprendre le genre catholique). Elle a trouvé un nouveau souffle avec le mouvement « Manif Pour Tous » qui, comme de nombreux/euses opposant·e·s à l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe, voit dans ce projet la marque d’une « théorie du genre » à l’oeuvre dans les politiques publiques.

Depuis l’adoption de la loi « Mariage pour tous », ce mouvement concentre son action sur cette « théorie du genre », et a lancé un « plan vigi-Gender », assorti de « comités de vigilance » destinés à surveiller et lutter contre « le Gender » qui « avance masqué à l’Ecole ». Au sujet de l’expression « théorie du genre », on peut lire sur notre site cette mise au point : la « théorie » dont on entend tellement parler n’a rien à voir avec le concept de « genre » tel que l’utilisent les chercheuses et chercheurs. L’expression a une visée exclusivement polémique.

Cette campagne « anti-Gender » a trouvé un relais inattendu dans la personne de Farida Belghoul, ancienne militante anti-raciste, désormais militante d’extrême-droite et proche d’Alain Soral. Dans une vidéo qui circule énormément sur internet, elle appelle à une « journée de retrait » mensuelle, c’est-à-dire une journée où les parents d’élèves, pour protester contre ce qui est désigné comme l’enseignement de la « théorie du genre » à l’école, n’envoient pas leurs enfants à l’école. Depuis quelques jours, on constate, sur les réseaux sociaux notamment, qu’elle rencontre un certain succès, impossible cependant à mesurer précisément.

Les opposant·e·s à la « théorie du genre » font également annuler des événements et interventions organisés par des chercheuses et chercheurs en études de genre. La sociologue Christine Détrez (ENS Lyon) a ainsi été prévenue que suite aux SMS et mails reçus par des parents d’élèves, une formation sur le genre qu’elle devait animer auprès de partenaires et professionnels de l’éducation (assistant·e·s maternelles, éducateurs/trices de jeunes enfants, enseignant·e·s, animateurs/trices socio éducatif…) était « reportée » à une date non précisée.

Mon objectif dans cet article est de revenir sur cette controverse, qui prend désormais la forme d’une rumeur. La rumeur circule, en effet, que les enfants sont « en danger » à cause de la « théorie du genre ». Que cette dernière « s’insinue » à l’école via des programmes mis en place par l’Education Nationale comme le programme « ABCD de l’égalité ». Que l’éducation sexuelle, et la masturbation en particulier, sont enseignés dès la maternelle par des personnes homosexuelles et trans. Que, je cite Farida Belghoul, la « théorie du genre » veut « couper les queues des petits garçons ».

Rien de plus difficile, bien sûr, que de lutter contre une rumeur, surtout quand elle est orchestrée, on le verra, par des réseaux très bien organisés et très déterminés. Plus que jamais, il est nécessaire d’expliquer ce qu’est le genre, loin des rumeurs, des clichés et des contre-vérités (je ne dis pas « mensonges » car cela sous-entendrait une volonté de tromper, or je ne suis pas sûre que ce soit toujours le cas). Je reviendrai donc sur les éléments principaux de la controverse et de cette rumeur. J’expliquerai ensuite ce que veut dire ce concept de « genre » et comment il est effectivement utilisé dans les politiques publiques.

Eléments d’une controverse

 
Je ne reviens pas ici sur la façon dont cette controverse est née. Je voudrais seulement revenir sur ce qui est reproché à cette fameuse « théorie du genre », aussi appelée « Gender », de son nom anglais (normalement traduit pas « genre » en français).

Le site Vigi-Gender le définit ainsi :

Postulat:

Notre corps n’a aucune signification ;
il n’a aucune influence sur nos comportements, nos centres d’intérêt, nos aptitudes, nos rôles dans la société.

L’homme et la femme sont une construction culturelle et sociale
indépendante de la réalité de leur corps.

Par conséquent,

je ne suis pas homme ou femme.
Je me définis par l’orientation sexuelle que je choisis : homosexuel, bisexuel, hétérosexuel, transsexuel….

Je suis ce que je veux.
Le Gender est le révélateur d’une société qui refuse le réel, comme limite à ses désirs, pour sombrer dans l’artifice.

Cette présentation met l’accent sur le fait que « le Gender » ou la « théorie du genre » seraient une élaboration pseudo-scientifique (« postulat » et conséquences) fondée sur la négation du « réel », c’est-à-dire de la matérialité du corps. Elle confond genre (homme, femme), orientation sexuelle (homosexuel, bisexuel, hétérosexuel) et transsexualité, des notions sur lesquelles nous reviendrons plus loin.

Cette confusion permet de mettre l’accent sur l’homosexualité et la transsexualité, présentées comme des menaces. En effet, la « théorie du genre » est décrite comme un projet poursuivi par un « lobby gay » pour « détruire la famille biologique, et libérer la société et les femmes de l’hétérosexualité, fabriquée par les hommes pour exercer une domination ».

Ce type de discours sur la « théorie du genre » trouve un écho politique important. Ainsi, en 2012, les député·e·s UMP Virginie Duby-Muller et Xavier Breton ont présenté une « proposition de résolution tendant à la création d’une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France », signée par quarante autres député·e·s. On a également pu le voir pendant les débats parlementaires sur le « mariage pour tous ».

On retrouve dans ces discours politiques les éléments principaux de la controverse :

– Le genre n’est qu’une théorie invalidée par les sciences de l’humain. Christine Boutin écrit ainsi : « Comment ce qui n’est qu’une théorie, qu’un courant de pensée, peut-il faire partie d’un programme de sciences ? ».

– Il relève donc exclusivement de la sphère militante, et qui plus est du militantisme homosexuel. Pendant les débats parlementaires, Xavier Breton accuse ainsi ses collègues de gauche de n’être que « des militants de la théorie du gender ».

– « Gender » = refus ou négation de la différence; le refus de prendre en compte le « corps sexué » s’inscrirait en outre dans un projet d’ « uniformisation » de la société.

Egaux mais différents : le discours anti-genre entreprend de disqualifier, au nom de la différence, une logique « égalitariste », tout en affirmant reconnaître le principe d’égalité. Pour éviter cela, il faudrait concilier égalité et différence.

Toute-puissance de l’individu et néo-libéralisme : un autre argument récurrent consiste à décrire la « théorie du genre » comme une idéologie du choix individuel participant du néo-libéralisme triomphant. Philippe Gosselin (UMP) affirme ainsi percevoir dans le projet de loi Mariage pour tous « une victoire de l’individualisme, du désir égoïste ».

Elle court, la rumeur

 
Comme le montre Anthony Favier dans sa série d’articles sur la « querelle des manuels scolaires », la controverse sur la « théorie du genre » trouve son origine dans la mobilisation efficace des réseaux catholiques, toujours très investis aujourd’hui dans cette polémique. Avec la « Manif Pour Tous », elle atteint une ampleur inédite. Pendant les mois de débats sur le projet d’ouverture du mariage aux couples de même sexe, on voit se multiplier des slogans, affiches et sites internet anti-« théorie du genre ». L’UNI crée, avec un « collectif contre le mariage et l’adoption homo », un « Observatoire de la théorie du genre » qui se présente comme un « site d’information » se donnant pour objectif d’« offrir aux Français les informations et les outils conceptuels nécessaires pour ouvrir les yeux sur les dangers que représente cette théorie ». En septembre 2013, la « Manif Pour Tous » lance son « plan vigi-gender » et ses comités de vigilance dans les écoles.

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Depuis plusieurs semaines, une vidéo d’Egalité et Réconciliation (mouvance d’extrême-droite sur laquelle on trouvera des informations ici) circule sur internet, où Farida Belghoul parle de la « théorie du genre ». A ce jour (28/01/2014), la vidéo a reçu près de 161 000 vues.

Extraits (à partir de 12’50) :

– « On dégage les parents de la construction identitaire de l’enfant » (au sujet de l’éducation à la sexualité à l’école)
– « [Un rapport dit que] les enfants, dans leur majorité, sont des homosexuels refoulés ou honteux ». Elle établit alors un lien avec la pédocriminalité, puisque cet argument serait exactement celui d’apologues de la pédocriminalité comme Gabriel Metzneff.
– Le projet du gouvernement serait « que les enfants puissent se construire selon leurs desiderata sexuels. Il pourront être un jour homosexuels, ils pourront être bisexuels, ils pourront être éventuellement transsexuels. »
– « Chez nos LGBT […] la circoncision va être remplacée par l’ablation complète du pénis […] parce que la transsexualité c’est ça. C’est une opération chirurgicale qui conduit à ce qu’un petit garçon ou un jeune homme finisse par couper sa queue […]. »
– Elle qualifie le terme homophobie d’ « escroquerie sémantique qui consiste à cacher que ce qui est en danger c’est l’homme, c’est la figure du mâle, c’est la virilité, c’est la figure du père, c’est la figure du protecteur de la famille » → Elle définit donc le terme comme « rejet de l’homme ».
– « Dès 3 ans on propose [à l’homme] de se transformer en fille en se cisaillant le … Vous avez compris. »
– « Il est question que l’éducation sexuelle, qui est déjà une aberration, soit prise en charge aujourd’hui par ce lobby LGBT. »
– « la dégénerescence, la décadence dans laquelle nos enfants vont tremper »

Farida Belghoul propose donc une « journée de retrait », avec cet appel : « Protégeons la pudeur et l’intégrité de nos enfants ». Il est question de l’ « interdiction du Gender à l’école ». On peut lire sur le site JRE 2014 :

« A partir de janvier 2014, retirons nos enfants de l’école un jour par mois : choisissez ce jour en concertation avec le comité local dont vous dépendez sans prévenir les enseignants. Vous justifierez l’absence de votre enfant le lendemain par le motif suivant : journée de retrait de l’école pour l’interdiction de la théorie du genre dans tous les établissements scolaires. »

Le mouvement, très organisé, a entrepris d’envoyer des milliers de SMS à des parents d’élèves, comme celui qui suit (Avignon) :

« ATTENTION le mardi 28 janvier 2014 journée de retrait de nos enfants de l’Ecole. Le choix est simple soit on accepte la « théorie du genre » (ils vont enseigner à nos enfants qu’ils ne naissent pas fille ou garçon, mais qu’ils choisissent de le devenir !!! Sans parler de l’éducation sexuelle prévue en maternelle à la rentrée 2014 avec démonstration, projet masturbation pour tous…), soit on défend l’avenir de nos enfants. Nos enfants n’iront pas à l’école ce mardi ! Simplement marquer sur le carnet : « mon fils / ma fille n’est pas venue à l’école pour participer à la campagne pour l’interdiction de la théorie du genre dans les établissements scolaires. »

Définir le genre et l’orientation sexuelle

 
Je reprends ici les éléments de définition donnés sur la page de notre site « Qu’est-ce que le genre ? ».

Il est d’abord important de signaler que les nombreux sites mis en place par les opposant·e·s à la « théorie du genre » se présentent comme des sites d’information et proposent différentes définitions du « gender ». Aucune de ces définitions ne correspond à celle du concept employé par les chercheuses et chercheurs en études de genre : elles ont un but uniquement polémique.

Le genre est un concept qui fait l’objet de théorisations variées dans un champ de recherches pluriel, qu’on désigne le plus souvent comme les « études de genre » (traduction de l’anglais gender studies).

On peut définir les études de genre, de façon très large, comme « l’ensemble des recherches qui prennent pour objet les femmes et les hommes, le féminin et le masculin ». Les auteur·e·s de l’Introduction aux études de genre (de Boeck) mettent en évidence quatre dimensions fondamentales du concept, que l’on peut reprendre ici pour clarifier le propos.

1: Le genre est une construction sociale.
Par opposition aux conceptions qui attribuent des caractéristiques immuables aux hommes et aux femmes en fonction de leurs caractéristiques biologiques (les hommes sont forts, dominants, forts en maths, peu habiles en communication; les femmes ne savent pas se repérer dans l’espace, elles se laissent guider par leurs émotions, aiment être protégées…), les études de genre affirment qu’ils n’existe pas d’essence de la « féminité » ni de la « masculinité », « mais un apprentissage tout au long de la vie des comportements socialement attendus d’une femme ou d’un homme ».

2: Le genre est un processus relationnel.
Les caractéristiques évoquées ci-dessus ne sont pas construites ni apprises de manière indépendante mais dans une relation d’opposition entre masculin et féminin. Les études de genre partent donc du principe qu’on ne peut pas étudier ce qui relève du féminin sans le masculin, et vice-versa – ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’on ne peut pas se focaliser sur l’un ou l’autre groupe.

3: Le genre est un rapport de pouvoir.
La vision dominante met l’accent sur la différence des sexes. On a déjà dit qu’il fallait envisager le genre comme un processus relationnel: Le masculin et le féminin sont en relation, mais il ne s’agit pas d’une relation symétrique, équilibrée. Il faut donc « appréhender les relations sociales entre les sexes comme un rapport de pouvoir ». Le genre distingue le masculin et le féminin, et, dans le même mouvement, les hiérarchise à l’avantage du masculin.
De plus, en posant une frontière entre les deux catégories de sexe, le genre est en soi oppressif, puisqu’il n’admet pas de déviation par rapport aux normes qu’il établit.

4: Le genre est imbriqué dans d’autres rapports de pouvoir.
Le genre est un rapport de pouvoir qui ne peut être envisagé de manière complètement autonome. Il se trouve en effet à l’intersection de plusieurs rapports de pouvoir, régis par les catégories de classe, de « race », de sexualité, d’âge…

Les auteur·e·s du manuel en arrivent donc à cette définition:

[Le genre est] un système de bicatégorisation hiérarchisée entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et représentations qui leur sont associées (masculin/féminin).

Le genre se distingue donc de l’orientation sexuelle, même si les deux ont bien sûr un lien. L’hétérosexualité, l’homosexualité et la bisexualité relèvent de l’orientation sexuelle ; on peut aussi parler de sexualité, ou de préférences sexuelles. L’homosexualité reste cependant largement perçue comme une déviance de genre, en raison de l’association entre féminin/masculin et hétérosexualité. Les « définitions » du genre que l’on trouve dans le discours des opposant·e·s à la « théorie du genre » sont donc fausses : il ne s’agit pas de dire que nous ne sommes ni hommes ni femmes, ni de substituer à ces deux catégories celles relevant de l’orientation sexuelle (en remplaçant donc le genre par la sexualité).

La transsexualité ne constitue quant à elle pas à proprement parler une orientation sexuelle, puisqu’elle ne se définit pas par la préférence pour des partenaires de même sexe ou de sexe opposé. On distingue les personnes transgenres, qui n’ont généralement pas recours à la chirurgie et revendique une identité « trans » en-dehors de l’opposition binaire homme/femme, et les personnes transsexuelles qui expérimentent un décalage entre leur sexe biologique et leur identité de genre, et souhaitent donc « changer de sexe » par des moyens chirurgicaux. La transsexualité concerne les personnes assignées « hommes » et « femmes » à la naissance (et non pas seulement les hommes biologiques, comme on pourrait le croire en écoutant F. Belghoul par exemple).

Le programme ABCD de l’égalité

 
Il serait trop long de répondre point par point aux éléments présentés ci-dessus, ayant conduit à cette rumeur et au mouvement « journée de retrait ». Je voudrais d’abord revenir sur le programme ABCD de l’égalité, qui est actuellement expérimenté dans plusieurs académies et dont parlent F. Belghoul et, plus largement, les opposant·e·s à la « théorie du genre ».

On peut trouver des renseignements à propos de ce projet sur ce site. L’objectif est de « transmettre dès le plus jeune âge la culture de l’égalité et du respect entre les filles et les garçons ». Ce projet fait le constat (documenté depuis des dizaines d’années par de nombreuses études) que les « inégalités de traitement, de réussite scolaire, d’orientation et de carrière professionnelle demeurent bien réelles entre filles et garçons ». Aussi entend-on

agir dès l’école primaire pour lutter contre la formation de ces inégalités dès le plus jeune âge, en agissant sur les représentations des élèves et les pratiques des acteurs de l’éducation. Il offre aux enseignants des outils et des ressources pour aider à la prise de conscience des préjugés, dans et hors la classe, et transmettre une culture de l’égalité entre les sexes.

Cela suppose de former les enseignant·e·s à ces enjeux, de mettre à leur disposition des ressources sur le sujet et d’ « encourager le travail collaboratif et renforcer les échanges autour des pratiques professionnelles en faveur de l’égalité filles-garçons ». On trouve sur le site un grand nombre de ressources.

ABCD

C’est donc le travail sur les stéréotypes de genre que certain·e·s dénonçent comme une « négation des différences » conduisant à la « dégénerescence » et à la « décadence ». Les auteurs du livre Quoi de neuf chez les filles ? (Nathan, 2007) définissent ainsi ces stéréotypes :

Un stéréotype est une opinion toute faite, une représentation figée, une image fixe, qui paraît sortir d’un moule, insensible aux modifications de la réalité qu’il est censé décrire et expliquer. Cette caricature de la réalité est d’autant plus efficace qu’elle se présente sous la forme aveuglante et simplifiée d’une évidence naturelle. L’essentiel des préjugés et stéréotypes en matière de genre repose en effet sur l’idée que toutes les inégalités qu’on observe entre filles et garçons, femmes et hommes, s’expliquent et se justifient, en dernière analyse, par les différences de nature, d’origine biologique. Si les garçons sont plus forts en maths que les filles, c’est parce que la nature a affublé ces dernières d’un cerveau plus petit, plus apte à produire des émotions que des concepts. Si l’essentiel de la garde et de l’éducation des enfants repose sur les femmes, c’est parce que, en tant que mères, elles sont naturellement les seules aptes à s’occuper d’enfants qu’elles ont mis au monde, etc.

Ainsi, dans les sociétés modernes occidentales, les stéréotypes de genre présentent une dichotomie radicale entre féminin et masculin, en fonction d’oppositions du type faiblesse/force, sensibilité/rationalité, émotion/raison, etc. Ces stéréotypes sont considérés comme des freins à l’épanouissement des enfants (et des adultes aussi d’ailleurs), dans la mesure où ils présentent des limitations de leurs possibilités.

La lutte contre les stéréotypes de genre est loin d’être récente : elle figure dans les objectifs de l’Education Nationale depuis les années 1980. Dès 1973, la pédagogue Elena Gianini Belotti écrivait, dans Du côté des petites filles :

si l’on cesse de former le garçon à dominer et la fille à accepter et aimer être dominée, des expressions individuelles inattendues et insoupçonnées, beaucoup plus riches, étayées et créatrices, peuvent s’épanouir sur des stéréotypes étroits et mortifères.

Lutte contre l’homophobie à l’école et éducation sexuelle

 
La lutte contre l’homophobie s’inscrit plus largement dans l’engagement de l’Education Nationale en faveur de l’égalité des chances. Elle vise « les manifestations d’homophobie qui existent en milieu scolaire », pouvant « entraîner pour ceux qui en sont victimes, mésestime de soi, difficultés scolaires, tentations suicidaires » (source). On peut lire sur le site de l’Education Nationale une page « Lutte contre l’homophobie » où on trouve notamment :

– un numéro d’ « information, écoute et soutien des jeunes qui se posent des questions sur leur orientation sexuelle » (Ligne Azur 0 810 20 30 40);
– une description du rôle de l’école : « L’École doit contribuer à : promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes, faire prendre conscience des discriminations, apprendre le respect de l’autre et de ses différences, faire reculer les stéréotypes.
L’évolution des comportements passe par un travail éducatif qui s’appuie sur : l’apprentissage des valeurs de la République à travers les enseignements, les actions éducatives prévenant les atteintes à l’intégrité physique et à la dignité de la personne »;
– une liste de partenariats (avec l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, des associations et la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité).

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A propos de l’éducation à la sexualité, qui semble tant inquiéter les opposant·e·s à la « théorie du genre », on peut consulter le texte officiel disponible sur le site du ministère. On y lit par exemple :

L’éducation à la sexualité à l’école est inséparable des connaissances biologiques sur le développement et le fonctionnement du corps humain, mais elle intègre tout autant, sinon plus, une réflexion sur les dimensions psychologiques, affectives, sociales, culturelles et éthiques. Elle doit ainsi permettre d’approcher, dans leur complexité et leur diversité, les situations vécues par les hommes et les femmes dans les relations interpersonnelles, familiales, sociales.
Cette éducation, qui se fonde sur les valeurs humanistes de tolérance et de liberté, du respect de soi et d’autrui, doit trouver sa place à l’école sans heurter les familles ou froisser les convictions de chacun, à la condition d’affirmer ces valeurs communes dans le respect des différentes manières de les vivre.

Il n’y est évidemment question nulle part de cours de masturbation.

Conclusion : pourquoi cette peur et ces rumeurs ?

 
On connaissait déjà le discours sur l’homosexualité « contre-nature », mobilisé notamment lors du débat sur le PaCS dans les années 1990. Ce discours, qui n’avait jamais vraiment disparu, est revenu sur le devant de la scène à l’occasion du débat sur le « mariage pour tous » – avec une variante cependant : l’ennemi commun s’appelle désormais la « théorie du genre ». Un ennemi avouable : il ne s’agit en apparence pas des homosexuel·le·s, ni des personnes trans, mais d’une théorie non-scientifique prônée par le « lobby gay » pour justifier l’homosexualité et les identités trans, et s’en prendre aux enfants. On n’attaque pas les personnes, on attaque le « lobby gay », l’« idéologie gay ». On invoque l’association bien connue entre pédophilie et homosexualité pour démontrer la dangerosité de cette théorie et la faire « interdire ». On met l’accent sur l’école et sur la peur qu’un lobby s’en prenne à « nos enfants ».

Sous couvert de combat contre la « théorie du genre », on retrouve donc toutes les composantes de l’homophobie, c’est-à-dire (quoi qu’en dise Mme Belghoul) du rejet et de la peur de l’homosexualité, qui conduit à des discriminations et violences spécifiques contre les personnes homosexuelles. Plus largement, c’est l’hétérosexisme qui anime les opposant·e·s à la « théorie du genre », le rejet de tout ce qui n’entre pas dans le cadre de l’hétérosexualité obligatoire.

Anne-Charlotte Husson
 
 

Informations et ressources

 
« Comportements sexistes et violences sexuelles : prévenir, repérer, agir » : guide d’intervention en milieu scolaire.

ABCD de l’égalité : des ressources pour l’égalité entre les filles et les garçons.

Textes officiels sur les stéréotypes de genre et la luttre contre les inégalités femme/homme.

« Lutter contre l’homophobie » sur le site du ministère de l’Education Nationale

Articles sur ce sujet:

« Le catéchisme « antipédago », le « gender » et la nouvelle extrême droite soralo-dieudonniste » (blog éducation du Monde)

« Non, vos enfants ne devront pas se masturber à la maternelle » (Libération)

« Ecole : les réacs lancent ‘la rumeur du genre' »(L’Humanité)

« Quatre intox sur la ‘théorie du genre' » (Le Monde)

Vous trouverez également de nombreuses ressources sur le genre sur notre site, rubrique Ressources > genre.

EDIT

Qu’est-ce que l’hétérosexisme? (Les Mots Sont Importants)

Tribune de l’ARGEF (Association de Recherche sur le Genre en Education et Formation): « Qui a peur de l’égalité des sexes? »

Sur le blog de l’institut Egaligone: « S’informer sur le genre ».

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