Alain Soral et la masculinité

Par Irène Gimenez et Vincent Bollenot

Avant-propos :

Pourquoi cet article ? Les chercheurs (en sciences sociales mais pas seulement) sont-ils légitimes pour s’engager dans la société civile ? Recherche et engagement sont-ils incompatibles ? Quelle est la frontière entre être scientifique et être « militant » ? Il ne convient pas ici d’écrire un article théorique sur cette question qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Néanmoins les études de genre sont sempiternellement « discréditées » par le qualificatif de « militantes ». Ces accusations venant de la part de groupes fascistoïdes (apparemment maîtres dans l’art de l’objectivité et seuls détenteurs des véritables critères de scientificité), elles pourraient faire sourire si elles ne rencontraient pas tant d’audience dans les médias voire dans le monde universitaire lui-même, réactivant certains poncifs des intellectuels organiques à la droite comme à la gauche de la fin du XXème siècle. Une réponse critique, donc constructive, est par conséquent constamment nécessaire. Les chercheurs sont, actuellement du fait du prosélytisme de l’extrême droite qui tend à les déposséder de leur propre parole, obligés de s’engager dans le débat public. Certes, les travaux de recherche ont vocation à être réappropriés par la société, mais pas au prix des distorsions qu’y imposent les propagandistes et fast thinkers de tous bords. Bien plus, la revendication même de la situation des savoirs que l’épistémologie féministe propose (lire à ce propos, par exemple, Dona Haraway,Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective”, Feminist Studies, Vol. 14, No. 3. (Autumn, 1988), pp. 575-599.), prémunit d’universalisations abusives et garantit la conscience voire la connaissance de la place depuis laquelle émanent ces travaux et des biais que cette place implique sur les méthodes et la sélection des objets d’études. Dans cette perspective, nombre de chercheurs pensant le genre peuvent prétendre à plus d’objectivité que les idéologues qui les ramènent constamment au (dis)qualificatif de « militant » puisqu’ils s’objectivent eux-mêmes. Les savoirs ainsi produit ont donc plus grande valeur, et plus grand potentiel d’invention scientifique car les enjeux qu’ils soulèvent dépassent les seules sanctions académiques.

Alain Soral et la masculinité :

Fin janvier 2014, des SMS alarmés appellent les parents des enfants d’école primaire à « protéger » ceux-ci en… les retirant de l’école ! La menace qui pèse sur les écoliers est floue, diffuse (la « théorie du genre »/du « gender »), ou hautement improbable (l’enseignement de la masturbation en primaire). Farida Belghoul, militante d’extrême-droite à l’origine de cette campagne de peur, use de réseaux bien organisés, notamment ceux de ses amis d’Egalité et Réconciliation et s’inscrit complètement dans le discours antiféministe de son fondateur et leader Alain Soral. Pour décortiquer son discours, nous nous concentrerons particulièrement sur ces quelques vidéos, qui présentent ses dénonciations typiques de la « féminisation » supposée de la société, qu’il avance aussi dans ses livres (c’est le sujet, notamment, de Vers la féminisation).

1. L’antiféminisme est-il social ?

Le féminisme est antisocial…

Le premier maillon du raisonnement d’Alain Soral (mais aussi d’Éric Zemmour), nous allons le montrer, est de faire passer le féminisme pour le meilleur allié de l’ordre capitaliste établi (dont, selon lui, il émane), et de décrédibiliser ainsi en quelques mots seulement le potentiel subversif « du féminisme ». La dénonciation de la « théorie du genre » répond au même déroulé discursif. Elle « détacherait » en effet les individus des structures sociales les transcendant et les protégeant (de leurs attaches familiales notamment), pour leur permettre de se choisir eux-mêmes, expression qu’évoquent souvent ces dénonciations (présentes notamment dans Alain Soral, Vers la féminisation : démontage d’un complot antidémocratique, Paris, Editions Blanche, 2007). Tout ceci pour faire des individus, au final, des consommateurs ultra disponibles à tous les désirs que la société de consommation crée par la publicité. (Notons au passage le paradoxe que ces dénonciations supposent : l’individu serait libre de se choisir lui-même mais manipulé par la publicité…). Dans le cas de la vidéo intitulée Où sont les vrais hommes ?, cette rhétorique apparaît classiquement : après avoir évoqué deux minutes durant son « talent pour les idées, le logos » et les « grands livres » qu’il a d’après lui-même écrit, Alain Soral en vient à affirmer que « si les hommes sont des sous-hommes aujourd’hui, c’est qu’ils acceptent le salariat et les embouteillages. » « Moi je n’ai jamais accepté le salariat et c’est pour ça que je suis un être humain encore », soutient-il. « Quand on a été employé du tertiaire et qu’on a conduit une bagnole dans Paris pendant des années, on est un « Untermensch », un sous-homme, c’est-à-dire qu’on a été émasculé par la violence et la structure du Système. […] On est dans un monde, pour exister socialement, quel que soit l’argent que vous ayez etcetera, vous devez avoir mis vos couilles dans les coffres de l’oligarchie. […] Moi ce qui heurte, quand les gens disent que je suis vulgaire, violent, etcetera, sur les plateaux télé, c’est que je suis encore un homme. » L’un des symptômes de ce qu’il considère comme une « féminisation » de la société est ainsi le développement du secteur tertiaire, symbole du capitalisme financiarisé qu’il remet en cause dans Comprendre l’Empire. Outre le mépris affiché pour ces employés (des « sous-hommes » selon lui), Alain Soral met implicitement en perspective me semble-t-il « la féminisation» de la société et le développement du secteur tertiaire : les hommes, plus assez viriles pour accomplir avec force le travail industriel, se rabattent vers un secteur tertiaire, au travail de bureau, d’intérieur, à moins que ce ne soit le secteur tertiaire qui « féminise » les hommes qu’il touche : la causalité (et de ce fait la responsabilité) n’est pas clairement établie. Ce développement du secteur tertiaire est associé de façon récurrente aux nouvelles mutations du capitalisme (dénonciations de « la finance », des animateurs TV costard-cravatés de Canal +, dénonciation d’un féminisme bourgeois, et, se doute-t-on en creux, d’une homosexualité décadente). Ainsi Alain Soral cherche-t-il à montrer que « le féminisme » s’acclimate très bien au capitalisme et inversement.
Evidemment, c’est ignorer que les féminismes sont multiples, et qu’une part non négligeable des féministes, notamment à l’origine des théories queer, mène une remise en cause constante du néolibéralisme. Bien loin de vouloir détruire les formes « traditionnelles » structurant les individus pour en faire des êtres « se choisissant tout seuls » (et quand bien même, où serait le problème à une telle autonomie si tant est qu’un tel « choix » soit possible ? L’individu libéré est-il bien plus malheureux qu’un individu écrasé par des structures censées le « protéger » ?), les études de genre, pour la plupart, s’emploient à démontrer les dispositions sociales construisant et déterminant (le cas échéant assujettissant) les individus. Elles montrent donc précisément que l’individu ne peut pas se situer hors de l’espace social, et qu’un tel désir serait illusoire. Pour autant, elles n’appellent pas, comme Alain Soral, à se soumettre à des formes de dominations sociales (l’homme devant nécessairement être un viril séducteur, la femme une poupée coquette). Au contraire, les études de genre peuvent apporter aux individus les outils intellectuels susceptibles de leur permettre de prendre de la distance par rapport à leur place dans cet espace social, de prendre conscience de ces dispositifs assujettissants (et par exemple de dispositions capitalistes), pour les remodeler autant que faire se peut dans le sens de plus de justice, de liberté et d’égalité de fait, notamment via la construction de nouvelles formes de solidarité (Judith Butler, Ces corps qui comptent, De la matérialité et des limites discursives du « sexe », traduit de l’anglais par Charlotte Nordmann, Paris : Amsterdam, 2009 ; Christine Delphy, Classer, dominer : qui sont les autres, Paris, La Fabrique, 2008).

…sa dénonciation est donc forcément sociale

Alain Soral s’offre globalement la posture de celui qui conteste l’ordre établi. Disons le dès maintenant, cette dénonciation est à la fois paradoxale et vaine, là où, par exemple, le concept de genre peut apporter une critique radicale et cohérente. Vaine, car il privilégie une explication par le complot (le « Système » mondial serait aux mains des sionistes) qui rend invisible les formes de domination qui structurent réellement le monde. Paradoxale, car il met en avant le fait de n’avoir jamais accepté le salariat, tout en comprenant (en des termes forts culpabilisants il est vrai : « [mettre ses] couilles dans les coffres de l’oligarchie ») que les hommes et les femmes n’évoluent pas dans l’espace abstrait du libre arbitre mais sont assujettis à la violence du monde social, « la violence et la structure du Système » (et non à la violence verbale d’Alain Soral qui relève de la simple mise en scène, de la simple dimension « spectaculaire » de la politique, ni même la violence physique en laquelle il se veut maître, nous y reviendront, et qui ne fait que souligner le peu de portée de son « combat » contre « Le Système »). Ainsi donc, les hommes et les femmes seraient assujettis à des structures, mais pourraient les refuser… à moins que ceci ne soit l’apanage d’Alain Soral. Seuls seraient libres Le Pen, Dieudonné et « certains gars de banlieue ». Cette évocation des classes populaires (mais seulement lorsque sa rhétorique le requiert) et sa dénonciation du capitalisme (comme dans Vers la féminisation) fonctionnent dans son discours comme des labels de subversion, des « cautions sociales » pourrait-on dire.
Or, son discours se développe pourtant sur un registre culpabilisant suggérant des individus capables de libre arbitre. Outre le fait qu’il affirme avoir « refusé » le salariat, sa conception du « Système » est à ce titre équivoque : Alain Soral pense qu’il existe un complot international américano-sioniste (notamment dans Comprendre l’Empire) soumettant les intérêts nationaux. Une poignée d’individus serait donc en cause (de riches juifs et des financiers américains). Ce « Système » est donc compatible avec les formes de domination de genre, de sexualité, de classe, de race, qui déterminent la vie des individus et limitent leur champ de possibles, voire font de la vie des dominés un enfer (tant et si bien que les jeunes homosexuel.le.s sont surreprésentés parmi les jeunes suicidés). Le présupposé plus fondamental de cette conception du « Système » est que les quelques individus complotant supprimés, un monde plus juste verrait le jour. Outre un appel implicite au meurtre, cela suggère que la domination capitaliste et économique, tant qu’elle répond à des intérêts nationaux et qu’elle n’est pas financiarisée (écrit-il dans Comprendre l’Empire) est tolérable, voire juste. Il me parait donc se situer dans un espace de libre arbitre ou une compétition « libre et non faussée » est possible et souhaitable, où les inégalités et les dominations sont admises. Cela suggère aussi que toutes les luttes qu’il écarterait d’un revers de main car « minoritaires » seraient encore plus intolérables dans un monde débarrassé du complot. La politisation par des collectifs de questions dites minoritaire , et en creux, donc, la démonstration que les luttes « anti-communautaristes » sont souvent prétextes à masquer une communauté dominante sous le label « général », perd ainsi tout son sens si l’on ignore les structures du monde social, les mécanismes d’exclusion dépassant les individus.

Son rapport au salariat me semble se situer dans le même espace libre-arbitraire que celui qui découle de sa remise en question du « Système ». Alain Soral affirme qu’il a refuse de « [mettre ses] couilles dans les coffres de l’oligarchie », qu’il a « refusé le salariat » et créé ainsi l’illusion qu’un tel refus est possible, au-delà du besoin économique qui pousse à accepter le contrat de travail, de la rareté des emplois, de la quantité de sans-emplois postulant, de la pression sociale et symbolique. Il se situe donc dans la même logique que le capitaliste qui offre à signer un contrat de travail : celle selon laquelle le travailleur est en mesure de le refuser. Ce discours tenu par Alain Soral est logique au vu de la position sociale qu’il occupe : selon Wikipédia, il est « chef d’entreprise » et a donc nécessairement besoin de ce type de contrat et de croire en sa justice.

Dégénérescence sociale, dégradation physique et morale

« Y’avait encore des hommes à la télé dans les années 70 ! Ca s’est dégradé incroyablement vite ! Et aujourd’hui on est face à que des espèces d’émasculés, des sous-hommes, des gonzesses […] J’ai vu ce monde transformer tout ça en fiotasse, Canal +… Vous avez vu le physique des animateurs de Canal + ? (Lève le petit doigt.) Déjà on voit qu’anthropologiquement c’est des merdes, c’est des sous-hommes, ils ont une grosse tête avec un tout petit corps […] j’ai l’impression que si je souffle ils s’envolent. »
Sans vouloir chercher de cohérences abusives dans le discours d’Alain Soral qui semble plus largement et plus simplement reprendre divers lieux communs (parmi lesquels les lieux communs les plus fascisants. Lire à ce sujet, entre autres, Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello, Histoire de la virilité, t3 Virilité en crise ? XXème – XXIème siècle, Paris, Seuil, 2011.) portant sur la masculinité, on peut voir à quel point il lie ce qu’il considère être une dégénérescence de la société (critique du salariat, de la bourgeoisie) à une « dégradation » physiquement observable. Pour Alain Soral, perdre sa masculinité, c’est « [mettre ses] couilles dans les coffres de l’oligarchie », c’est être « émasculé ». La masculinité est donc pour lui dépendante du corps. Par conséquent la « perte de masculinité » des hommes s’observe physiquement, d’où les insultes à l’égard de présentateurs de télévision (il est vrai que critiquer les contenus et le fond est plus exigeant que le pugilat vidéo).
Or, si l’on en croit son propre discours, alors même que la masculinité dépend du corps, tous ceux qui ont l’anatomie masculine (pour prendre les critères qu’Alain Soral semble considérer, un pénis et des testicules) ne sont pas des hommes pour autant. Ainsi les présentateurs de Canal + peuvent, au mieux, espérer être des sous-hommes aux yeux d’Alain Soral. Le fondateur d’Egalité et Réconciliation, par ce discours, pose donc des critères de masculinité qui ne s’en tiennent pas à la seule « nature » appréciable « scientifiquement » : la force, la volonté de combattre, le courage, sont pour lui des valeurs qui font un homme, un vrai. Il appose donc des valeurs sociales sur le sexe anatomique, un pénis n’étant pas en soi fort, courageux et volontaire. Ces comportements sociaux que l’on superpose à un sexe anatomique relèvent précisément de ce que les chercheurs en la matière qualifient de « genre ». Dire qu’un homme est un homme parce qu’il est fort, courageux et volontaire, c’est exactement faire du genre. Heureusement pour Alain Soral que la « théorie du genre » n’existe pas, car il en serait sinon un perfide propagateur.
On peut donc être, pour Alain Soral, un vrai ou un faux homme, c’est dire que cette virilité à laquelle il se réfère sans cesse est à la fois essentielle et précaire, intrinsèque à l’homme (c’est « avoir des couilles », en somme, nous dit-il) et en même temps à réactualiser perpétuellement. Paradoxe suprême donc, puisque ce qu’il définit comme l’essence, la nature même de la masculinité est en fait indépendant de tout critère biologique : on est donc métaphoriquement émasculé, métaphoriquement un « chapon ».

2. Etre humain : être un homme

…Ou rester un homme pour conserver l’humanité ?

Le mépris de classe affiché, qui passe donc par le détournement de la rhétorique capitaliste du libre choix, se double d’un mépris de genre, mépris envers ces hommes « dégénérés », ces « fiotasses », dont le pendant est ces femmes qui « portent des culottes », tous symboles d’une société décadente. Ce discours très fin-de-siècle – la dégénérescence de la race se doublant donc, une nouvelle fois, d’une dégénérescence du sexe – aux accents d’apocalypse (ainsi dit-il : « c’est faux, c’est malsain et c’est dangereux [qu’une femme puisse remplir les mêmes fonctions qu’un homme, ici dans la sécurité], et ça amènera ce que j’appelle toutes ces symboliques de mort, qui amèneront à la mort réelle, c’est-à-dire à l’effondrement total de notre société dans un chaos de sang ») associe directement la perte de la masculinité, définie à la fois comme valeur individuelle et comme valeur collective (c’est-à-dire qu’un homme doit être viril autant que la société entière doit être guidée par des valeurs viriles) à la décadence de la civilisation. La féminisation de chaque individu conduit à la féminisation globale de la société, qu’il condamne comme une conséquence du libéralisme à l’opposé de toute forme de progrès. Réactionnaire, il fait donc passer toute tentative de politique progressiste (l’élargissement des droits par exemple, cf. ses discours sur l’ouverture du mariage aux homosexuel.le.s) pour de la destruction. Sortir des rôles que la « nature » et la « tradition » imposent à chaque sexe – Alain Soral parle tour à tour de « valeurs naturelles » et de « valeurs traditionnelles » – c’est attenter aux bases même de la civilisation. Il se réfère donc à l’existence de normes transcendantes qui devraient organiser la société en dehors de toute préoccupation sociale ou sociologique. C’est la dimension morale qui prime, morale issue d’une autorité supra-sociale et bien souvent pré-sociale, donc anhistorique (Dieu, la Nature…) et supposément non questionnable. Cette rhétorique transcendantaliste et conservatrice se diffuse bien au-delà de l’extrême-droite catholique, même dans des discours qui se veulent « de gauche », et doit subir une remise en cause systématique de ses catégories employées par l’historicisation et la contextualisation de celles-ci.
Ainsi, et plus concrètement, envoyer des femmes gendarmes (des « gendarmettes », pour reprendre le diminutif condescendant utilisé par Alain Soral), pour arrêter à son domicile un délinquant récidiviste pour vol, c’est de la « démagogie féministe intégrale » et la « négation de toutes les valeurs naturelles ». Comprendre : des femmes à des fonctions qui requièrent de la force physique, qui supposent de l’autorité et le port d’armes et de l’uniforme (qui « incarne l’autorité du père » !), c’est une inversion injustifiable (« une inversion de valeurs qui au niveau symbolique sont très violentes (sic) ») et une « simulation du phallus » (On peut rappeler que dans cette même lignée, Soral réduit les luttes féministes à « un règlement de compte œdipien et bourgeois ». ). Sans grande originalité, la présence des femmes dans l’espace public et dans des lieux de pouvoir est assimilée à une forme de libido dominandi, de perversion ou de trouble identitaire (problèmes avec son œdipe, problèmes avec sa sexualité : à partir de conceptions rigides et discontinues de la masculinité et de la féminité, ainsi que de l’hypothèse de l’alignement nécessaire entre le sexe, le genre et la sexualité (comme garantie de l’ordre social) on peut expliquer l’origine des critique envers des féministes (qui investissent l’espace public, développent des revendications politiques, etc.) en termes de genre, et par extension, de sexualité (derrière la critique de la supposée confusion entre les genres c’est souvent le « spectre de l’homosexualité » qui est visé). Dans la lignée d’une approche psychanalytique réductrice, leur comportement politique se verrait réduit à un « complexe de masculinité »). « L’inversion » produite conduirait à une indifférenciation globale des valeurs, à une société relativiste, critique très récurrente dans la bouche de l’extrême-droite française qui regrette la « perte des valeurs ». Au nom de la naturalisation de rôles et de qualités proprement sociales – la biologie étant aussi l’un des arguments favoris d’Éric Zemmour, qui se plait à justifier la prétendue infériorité physique et intellectuelle des femmes et les inégalités de genre par des arguments pseudo-scientifiques –, Alain Soral défend le cantonnement des femmes à des fonctions traditionnellement féminines, toujours reliées au « care » : « la femme incarne l’amour, elle peut être mère, religieuse, médecin, mais dès qu’elle veut être gendarme, flic, etc., ça pose des problèmes de représentations qui sont anthropologiques ». En usant et mésusant de références pseudo-scientifiques (anthropologiques, biologiques) qu’il utilise comme arguments d’autorité et de la rhétorique de l’évidence (à travers ses multiples références au « bon sens », à la science, à la « nature »), Soral rend invisible ses propres critères de classification et leur caractère à la fois situé, non-scientifique et arbitraire, tout en s’octroyant la position de détenteur de l’autorité, capable, lui, de juger ce qui est ou non « naturel ».

Être plutôt qu’avoir

On ne sera donc pas surpris que les modèles brandis par Alain Soral soient tous des hommes à la masculinité canonique, à la fois combattifs, guerriers, en conflit avec l’ordre établi, prêts à se mettre sans cesse en danger, à se sacrifier pour un bien qu’ils considèrent supérieur et à mener les foules vers une refondation de la société : Spartacus, Bayard, Robespierre, De Gaulle… ou encore Tabarly et Kersauson, images de la victoire de l’homme face aux forces indomptables de la nature. Le martyr qui monte sur l’échafaud en devenant par là même un héros aux yeux de l’histoire, voilà la masculinité sacrificielle dont il rêve (d’autant plus s’il s’agit d’un sacrifice « patriotique », qui lui donne un rôle de victime qu’il surjoue), une masculinité à l’épreuve du corps, qu’il oppose à toutes les autres formes de réussite financière, capitaliste ou intellectuelle, celles-ci étant incarnées par « le patron de l’Express, cette espèce de nain avec une écharpe », ou par les journalistes de Canal+, cibles de ces sarcasmes à cause de leur prétendue difformité « (…) Ils ont une grosse tête avec un tout petit corps ». L’idéal de cette mort héroïque, qui consacrerait l’accomplissement de son destin, serait une preuve nouvelle de son rejet de la bourgeoisie : l’être contre l’avoir, c’est au prix de sa vie. Ce mépris du « matériel », preuve s’il en fallait que précisément il ne manque de rien, s’il s’affiche comme une critique de la bourgeoisie, cache en fait un véritable mépris de classe. Alain Soral s’identifie donc à ces modèles, exemplaires dans le combat et la « vertu » : « il peut m’arriver des tas de choses, de me faire buter, mais d’être aussi Robespierre, ce qui d’ailleurs, et monter et descendre, mais j’ai déjà signé pour tout ça, je suis un fan de Robespierre depuis l’adolescence et ça ne m’a jamais gêné l’idée de monter à l’échafaud avec Saint-Just, voilà. C’est ça que les bourgeois ne peuvent pas comprendre. » ; « je pense que je communique directement avec Bayard, vous voyez… ‘Français sans peur, chrétien sans reproche’ ». Détail qui n’est pas sans importance, la virilité qu’il revendique est essentiellement une virilité chrétienne.
L’homme défini de manière restrictive et anhistorique à travers une virilité canonique devient l’étalon de la société et de l’humain : perdre sa virilité c’est, du coup, perdre sa dignité humaine. Alain Soral ne considère qu’une façon univoque d’être un homme, qui correspond à une façon univoque d’être humain.

Se battre comme un homme

Son discours, avec toute sa violence symbolique, ses injures, incarne bien cette vision d’une masculinité guerrière : ses représentations virilistes se voient transposées linguistiquement. On peut ajouter qu’il est parfaitement conscient d’un tel procédé : « moi ce qui heurte, quand les gens me disent je suis vulgaire, violent, sur les plateaux télé, c’est que je suis encore un homme ». Il envisage en effet tout débat comme une joute, au sens physique : l’échange de parole ne peut remplacer le combat physique, qui est le seul moyen de prouver la valeur d’un individu. Ainsi l’orateur parlera-t-il parce qu’il refuse de se battre, c’est la domination physique qui prouvera la domination intellectuelle, et pas l’inverse, et alors même qu’il se met en scène comme intellectuel, il n’accorde de valeur réelle qu’à la domination physique. Au sujet de l’ouvrage publié par Éric Naulleau qui rassemble des entretiens avec Alain Soral (Éric Naulleau et Alain Soral, Dialogues désaccordés, Paris, Editions Blanche, 2013), il nous dit « vous pouvez vérifier que je lui ai mis la fessée intégralement ». Les mots, comme les locaux sécurisés des présentateurs de Canal+, ne permettent que de masquer une faiblesse. Bien qu’il se dise « fort en concept » et doué « pour le logos », ce qui, si l’on considère sa faculté de manipulateur, est indéniablement vrai, ce n’est pas sur le terrain du discours qu’il place l’enjeu de l’échange. Son opposition avec Olivier Besancenot se jouera en défi au corps à corps, tandis qu’il déclare à Julien Salingue « je te prends quand tu veux » et qu’il met en scène sa proposition de débat comme celle d’un duel. C’est dans le combat que se joue, selon ses mots, ce que l’on est, la vérité de notre être, en quelque sorte : il dit ainsi d’Olivier Besancenot « je veux qu’il soit tel qu’il est [en se retrouvant face à lui], une petite merde trouillarde ». Cette prédominance, dans le domaine des valeurs, du corps et de la force découle directement des rhétoriques et idéologies fascistes. De la même manière, c’est en critiquant le physique de ses détracteurs, en insistant sur leur faiblesse, c’est-à-dire sur leur incapacité à le vaincre, qu’il compte décrédibiliser leurs idées : la « trouille physique » des animateurs de Canal+ va de pair avec leur éloignement des réalités sociales. Aussi, loin de répondre à Julien Salingue sur le fond de sa critique il se contente de critiquer son nom, son apparence : « je n’avais jamais vu, il a deux boucles d’oreille comme la Vache-qui-rit », ses références à Pierre Bourdieu qu’il ne fait qu’évacuer (« tous les gens un peu formés savent que Bourdieu c’est de la merde, c’est zéro ») et tombe dans la parodie et la moquerie. Conclusion : « c’est un menteur et un dégonflé ». Sûrement pas un vrai homme « à la Soral », et comme Alain Soral, donc.

À travers les modèles auxquels il se réfère, la rhétorique qu’il emploie, ses positions sociales, Alain Soral laisse transparaître une définition en somme très réactionnaire d’une masculinité « en crise », puisqu’il la définit et la défend, précisément dans un contexte où elle se perd, selon lui, à la fois en tant que pratique incorporée et en tant que valeur. Il s’inscrit par-là même dans une mouvance néo-conservatrice bien plus générale, qui déplore une perte des valeurs « traditionnelles », « naturelles », ou encore d’un « ordre symbolique ». On ne s’étonnera donc pas qu’il situe l’âge d’or de la masculinité dans les années pré-1968, époque où « il y avait encore des vrais hommes à la télé ». L’essence de l’homme, paradoxalement en perdition (mais comment ce qui est essentiel peut-il se perdre ?), Alain Soral en voit donc une manifestation à un moment historique particulier, les années 1960 (mais comment ce qui est essentiel peut-il être historique ?). Par ce tour de passe-passe, il fait de 500 ans d’histoire (de Bayard à De Gaulle, en passant par Robespierre) un bloc unifié dont il critique la décadence aujourd’hui, en feignant d’ignorer que dans les années 1960 aussi, comme à la fin du XIXème siècle, on parlait de crise de la masculinité, car la masculinité hégémonique qu’il défend est le fruit de codes qui sont sans cesse renégociés et qui sont à mettre en rapport avec la multiplicité des expériences d’être un homme qui, n’en déplaise à Alain Soral, sont évidemment historiques et sociales (Sur cette question, il est possible de consulter les ouvrages d’Anne-Marie Sohn : « Sois un homme ! », La construction de la masculinité au XIXème siècle, Paris, Seuil, 2009 ; Age tendre et tête de bois, histoire des jeunes du baby-boom, Paris 2001 ou encore les ouvrages collectifs de Daniel Welzer-Lang (dir.) : Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2000 et d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (op. cit).).