Marie-Anne Paveau – Porn studies et linguistique (compte-rendu)

 
Compte-rendu par Anne-Charlotte Husson.
 
Marie-Anne Paveau, « Pornographies en discours. Linguistique de l’excitation textuelle »
Intervention dans le cadre du séminaire « Genre et politique » du laboratoire Triangle, ENS de Lyon, 18/03/2014.
 
 
Marie-Anne est professeure de linguistique à l’université Paris 13. Elle publie en mai Le discours pornographique aux éditions de la Musardine, dans la collection « Attrape-corps » qu’elle dirige désormais.

Ce livre et les travaux qui y ont mené s’inscrivent dans le cadre d’un champ de recherches émergent en France, les porn studies ou études pornographiques. Une partie importante de l’intervention est dédiée à l’émergence en France de ce champ qui existe depuis une quinzaine d’années aux Etats-Unis.

Le premier volume de la revue Porn Studies vient d’ailleurs de sortir, avec un programme alléchant. [disclaimer : comme le dit Marie-Anne Paveau, « quand on parle de porno, tous les mots sont piégés ». Vous vous aventurez donc dans ce compte-rendu à vos risques et périls]. Je mettrai l’accent dans ce compte-rendu, comme M.-A. Paveau l’a fait du reste pendant son intervention, sur les études pornographiques, l’émergence du champ, sa méthodologie, ses présupposés, etc.

Introduction

Marie-Anne Paveau revendique une triple posture de recherche :
– Pratique d’une linguistique du côté des discours empiriques (analyse du discours)
– Elle ne se considère pas comme une chercheuse en genre mais considère celui-ci comme un domaine épistémique et théorique contributif. Ses travaux actuels s’inscrivent plutôt dans le champ des études porno comme domaine thématique.
– Positionnement perso, politique, sexuel : femme, cisgenre, engagée dans le féminisme postporn, hétérosexuelle (mais elle essaie de ne pas réduire son regard à l’hétérosexualité et d’être toujours attentive à l’hétérosexisme omniprésent dans la pornographie mainstream).

Elle pose trois types de questions :
– question épistémologique : comment définir les études pornographiques ?
– question politique
– question plus large sur ce qu’elle appelle « l’extension du domaine de la pornographie », qui fait débat de manière récurrente, notamment parmi les féministes (pornographisation de la publicité, hypersexualisation des petites filles…). Elle interprète ce phénomène comme une intégration mais non une banalisation de la pornographie dans les univers sociaux et dans la vie des gens.

1. Des porn studies aux études pornographiques

Linda Williams, professeure d’études cinématographiques à Berkeley, peut être considérée comme la fondatrice de ce champ d’études. En pleine « porn-war », elle sort la pornographie du débat social pour en faire un sujet d’étude, dans une perspective féministe, dans Hard Core. Power, Pleasure and the « Frenzy of the Visible » (1989). A partir de 1994, elle enseigne sur ce sujet à Berkeley et publie en 2004 le recueil qui lance le champ d’études, Porn Studies.

Ce champ est actuellement en plein essor, comme le montre la parution du Feminist Porn Book en 2013, qui rassemble des articles de chercheuses et chercheurs mais aussi de personnes pratiquant la pornographie, notamment d’ex pornstars.

Tout au long de son intervention, Marie-Anne Paveau insiste sur une exigence, éthique selon elle : on ne peut pas parler de sujets comme la pornographie ou la prostitution sans prendre en compte et favoriser les récits à la 1ère personne. Le projet des études pornographiques en général et du Feminist Porn Book en particulier l’intéressent également d’un autre point de vue. Elle promeut en effet une posture de recherche reposant sur l’idée d’un continuum entre savoirs « savants » et « folk », ou « populaires ». Cette posture s’inscrit dans une posture post-dualiste des savoirs. Elle a développé cette idée dans de nombreux articles sur ce qu’elle appelle la folk linguistique (cf bibliographie en fin d’article).

En 2014 doit également paraître une Introduction aux porn studies, par François-Ronan Dubois. Un extrait est accessible en ligne.

Les études pornographiques se développent en France selon un double paradigme : des travaux situés à l’extérieur du champ mais prenant pour objet la pornographie, et d’autres s’inscrivant dans le champ des études de genre, dont M.-A. Paveau se demande si elles sont une condition d’existence et de légitimité des études pornographiques en France. La distinction entre les deux semble en tout cas souvent difficile à faire. En France toujours, la plupart des travaux portant sur la pornographie s’inscrivent dans le champ de la sociologie et de la philosophie morale.

M.-A. Paveau insiste sur le fait qu’il faut conjuguer « pornographie » au pluriel. Elle distingue ainsi :
– la pornographie mainstream hétérosexuelle, inséparable de l’industrie du sexe ;
– la postpornographie féministe pro-sexe, propute, queer et trans, qu’elle qualifie de « métapornographie », dans la mesure où elle tient toujours un discours sur la pornographie ;
– une pornographie « de minorités », à distinguer, bien que ce ne soit pas toujours évident, des catégories, niches et autres tags (handicap porn, « pornographie ethnique » (Cervulle)). Elle y voit, avec d’autres, une dimension politique et communautaire ;
– enfin, une pornographie qui se revendique comme éducative, pratiquée souvent par d’anciennes pornstars et autres performeuses comme Annie Sprinkle etc.

2. Linguistique et analyse du discours : la pornographie, terra incognita et sulfurica

Il existe une abondante tradition française et francophone de dictionnaires et compilations de mots du sexe et d’argot érotique. Il existe aussi ce qu’elle appelle une « tradition grivoise à la française », souvent académique, qui se caractérise par une approche esthétique, historique mais aussi conservatrice des mots du sexe, dans la mesure où ces collections et essais sont animés par l’idée de préserver une langue parfois désuète et une tradition identifiée comme nationale. Cette tradition est d’ailleurs abondamment reprise en ligne.

maingueneau_1On trouve en linguistique, outre les travaux de M.-A. Paveau, deux chercheurs s’intéressant à la pornographie. Dominique Maingueneau a ressorti de ses cartons en 2007 des travaux rédigés bien avant cela pour publier La littérature pornographique (bizarrement introuvable sur le site de son éditeur, Armand Colin). Il analyse des traits discursifs de l’érotisme, de la pornographie et de la grivoiserie et livre notamment une analyse du discours de castings d’actrices pornographiques. François Perea, qui co-dirige avec M.-A. Paveau un numéro de Questions de communication consacré aux porn studies prévu pour la fin de l’année, travaille lui en phonologie notamment sur les manifestations vocales et verbales pendant l’acte sexuel.
 
 

3. L’écriture pornographique ou la production de l’excitation textuelle

M.-A. Paveau analyse trois traits discursifs caractéristiques de l’écriture pornographique :

L’ « insulte plaisante » (Lagorgette et Larrivée), ou « dirty talk », qui pose une question politique importante. En effet, les féministes dites de la 4ème génération ont inventé des concepts comme « culture du viol » ou « slut-shaming » pour désigner des réalités spécifiques de l’expérience des femmes. Dans ce contexte, que faire du « dirty talk » ? De quel consentement, de quel type de contrat s’agit-il ? Doit-on le considérer seulement comme ludique, ou relève-t-il du phénomène global de domination masculine ? M.-A. Paveau laisse dans l’implicite la dimension genrée de ce « dirty talk », qui désigne, en tout cas dans la pornographie mainstream, des insultes sexuelles adressées par des hommes à des femmes « pendant l’acte » (chienne, salope, etc.).

L’écriture référentielle : l’écriture pornographique doit, autant que possible, dire la réalité du sexe, elle est presque l’acte fait dans l’écriture. S’agit-il donc d’une forme de performativité ? C’est tout l’enjeu des porn wars (dont il est question dans la partie suivante). L’écriture pornographique pose donc des questions très intéressantes sur la représentation, qui repose justement sur la distinction entre mot et chose, qui serait abolie dans la pornographie (le mot doit se rapprocher le plus possible, être et montrer la chose).

L’humour comme loi du genre : c’est une dimension qui n’est perceptible qu’avec une connaissance assez approfondie de la pornographie. L’humour de Sade, par exemple, n’est pas évident pour tout le monde, c’est pourtant une dimension sur laquelle certain·e·s chercheurs et chercheuses insistent désormais. (Anecdote personnelle : je me rappelle avoir été très choquée, lors d’un séminaire sur La philosophie dans le boudoir, d’entendre la scène du fil rouge décrite comme un grand moment comique. Ma réaction a beaucoup amusé les intervenant·e·s, mais je dois dire que mon avis est resté le même…).

4. Porn wars : quand la performativité s’invite sur la scène sexuelle

L’exression « porn wars » désigne une controverse qui a agité (et déchiré) les féministes étatsuniennes des années 70 à 90. Il n’en existe pas d’équivalent en France, où le débat se concentre plus sur la prostitution. On peut résumer la controverse par la formule célèbre de Robin Morgan, qui affirme en 1974: « Pornography is the theory, rape is the practice ». Parmi les théoriciennes féministes anti-porn, les plus célèbres sont Catharine MacKinnon (qui travaille notamment sur le harcèlement sexuel) et Andrea Dworkin.

Je survole ici, faute de place, un sujet très complexe, qu’on peut explorer grâce à la bibliographie.

M.-A. Paveau distingue trois prises de position dans ce débat.

La pornographie est le réel : des féministes comme Catharine MacKinnon s’appuient sur la théorie austinienne de la performativité (Quand dire, c’est faire). La constitution étatsunienne interdit la censure de tout discours ; il faut donc montrer que la pornographie n’est pas un discours mais la réalité, ce que semble permettre cette théorie.Cette position pose cependant un problème théorique majeur puisque la théorie d’Austin suppose un cadre institutionnel pour des discours qui sont, en outre, des actes ayant une dimension sociale (baptême, mariage…) ; cette théorie ne permet enfin pas de rendre compte des images pornographiques, seulement d’actes de langage.

La pornographie est un discours : c’est notamment la position de Judith Butler dans Le pouvoir des mots et de Gayle Rubin, dont une collection d’essais a été publiée l’année dernière sous le titre Surveiller et jouir. Butler récuse la thèse performative et met donc l’accent sur la dimension resignifiable et la possibilité de se réapproprier / contre-approprier le discours injurieux et d’en faire un discours habilitant, producteur d’agency. Quant à Gayle Rubin, elle dénonce l’amalgame entre pornographie et violence sexuelle et compare la pornographie au BDSM, comme forme de contrat. Elle insiste également sur le fait qu’il faut prêter attention aux discours des acteurs/trices pornographiques.

La pornographie est un objet de recherche : C’est notamment la position, déjà évoquée, de Linda Williams, fondatrice du champ des études pornographiques. Elle fait débat dans la mesure où elle prétend extraire la pornographie du débat social pour en faire un objet d’étude, sans pour autant jamais perdre de vue sa dimension politique.

M.-A. Paveau soulève en conclusion de cette partie une question politique fondamentale : pourquoi le féminisme considère-t-il la pornographie comme impossible à racheter, à améliorer ? Elle présente le « post-porn » comme une réappropriation féministe de la pornographie caractérisée par :

– une vision positive du sexe ;
– la volonté de faire de la « bonne » pornographie dans une optique féministe ;
– une ouverture à des formes multiples de sexualité et la contestation de l’hégémonie hétérosexiste ;
– la possibilité d’un enrichissement, par une pornographie féministe, de la vie affective et sexuelle, et même d’un « empowerment » personnel et politique (c’est évidemment la dimension la plus controversée) ;
– une métapornographie, qui exhiberait les ficelles de la pornographie.

Technopornographie

Le post-porn utilise beaucoup internet, comme moyen notamment de faire entendre la voix des actrices. Celles-ci parlent de leurs conditions de travail, de leurs relations avec le public, de la stigmatisation qu’elles subissent, et revendiquent leur autonomie et même une forme d’ « empowerment ». Ces sites et blogs constituent des ressources précieuses pour une analyse du discours pornographique.

M.-A. Paveau propose également ce qu’elle appelle une « linguistique du gode », appuyée notamment sur les théories queer et la notion de « technologies du sexe » proposée par Beatriz Preciado. Pour cette dernière, le gode montre l’effacement de la frontière entre le naturel et l’artificiel. Il modifie la géographie érogène du corps et déconstruit les sexualités prédéfinies en recréant la nature la nature comme complète et même handicapée. Le gode constitue donc un objet d’analyse sémiotique à portée éminemment politique, voire subversive.

Bibliographie

Liens vers la bibliographie du séminaire: page 1, page 2.

Travaux de M.-A. Paveau en ligne sur HAL.

Série de billets sur son carnet de recherches : « Signes, sexe and linguistique » (Pensée du discours, été 2011).

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