La controverse sur le genre, la droite et l’extrême-droite françaises

Par Anne-Charlotte Husson

Si la controverse sur le genre a commencé et reste largement ancrée dans les milieux catholiques, elle s’est aussi étendue au champ politique et diversifiée en fonction des intérêts de différents partis et acteurs/trices politiques. La première à opérer la liaison entre discours catholique et champ politique fut, sans surprise, Christine Boutin, qui adresse le 31 mai 2011 une « lettre ouverte sur le Gender » au ministre de l’Education Nationale Luc Chatel. Cette lettre ne fait que reprendre les inquiétudes et accusations exprimées dans les milieux catholiques. La présidente du Parti Chrétien-Démocrate est rapidement suivie par les députés Jean-Marc Nesme et Christian Vanneste et la sénatrice Marie-Thérèse Hermange (UMP). D’autres députés du même parti leur emboîtent le pas pendant l’été et à la rentrée, la réaction politique prend de l’ampleur, toujours dans la lignée du discours catholique. Jean-Marc Nesme va même jusqu’à saisir la Miviludes (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) ; sa lettre plagie un article publié pour la première fois en 1998 par le prêtre marianiste Oscar Alzamora Revoredo, puis traduit et publié en France en 2005 dans le Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille publié par le Conseil Pontifical pour la Famille (Pierre Téqui Editeur).

En 2012, avec le début des débats autour du « Mariage pour tous », la controverse prend de l’ampleur. La mobilisation à l’UMP ne faiblit pas ; les peurs et le rejet que suscite le projet de loi chez une partie des électeurs/trices, couplés à la hantise de l’influence d’une « théorie du genre » qui menacerait les enfants, c’est, politiquement parlant, une aubaine. Virginie Duby-Muller et Xavier Breton (UMP) proposent cette fois une « résolution tendant à la création d’une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ». C’est à qui prendra la ligne la plus dure à l’égard de cette « idéologie » ; Jean-Luc Moudenc, actuel maire de Toulouse (il a été élu lors des dernières municipales), affirme sans rire en juillet 2013 qu’il fera « interdire [la théorie du genre] dans les crèches et les écoles municipales » ; il plagie lui aussi la première phrase, décidément populaire, de l’article du prêtre catholique Revoredo :

Derrière l’utilisation toujours plus répandue de l’expression ‘genre’, au lieu du mot ‘sexe’, se cache une idéologie qui cherche à éliminer l’idée que les êtres humains se divisent en deux sexes. (2005 : 559, reprise telle quelle dans la déclaration de Moudenc intitulée « Je m’oppose à la théorie du genre »).

L’UMP n’est pas le seul parti de droite à s’être saisi de la controverse : l’extrême-droite y a vu, très vite, une convergence avec ses thèmes habituels.

L’association politique « Egalité & Réconciliation », fondée par Alain Soral et des anciens du GUD, se positionne dès juin 2011 sur le sujet (la controverse éclate en mai) et invite à signer une pétition intitulée « Contre la théorie du genre à l’école de la république ». A partir du 31 octobre 2013, le nombre d’articles sur leur site internet au sujet de la « théorie du genre » explose, avec d’abord une vidéo d’une proche de Soral, Farida Belghoul, qui est vue et partagée de très nombreuses fois. En décembre 2013, elle lance une action intitulée « Journée de retrait » et appelle les parents d’élèves à retirer une fois par mois leurs enfants de l’école afin de protester contre l’enseignement de la « théorie du genre ». Un réseau se met en place, qui diffuse par SMS des messages alarmistes aux parents d’élèves, généralement parmi les communautés issues de l’immigration. Dans leur ligne de mire, notamment, le programme ABCD de l’égalité. Sous les assauts conjugués de l’extrême-droite et de la Manif Pour Tous (via leur rejeton « Vigi-Gender »), ce programme finira par être abandonné pour laisser place à un très vague (et facultatif) « plan d’action pour l’égalité des filles et des garçons à l’école » qui, ô surprise, ne fait pas une seule fois apparaître le terme genre.

Ce combat contre les ABCD de l’égalité aura donné lieu à une alliance de circonstance entre Farida Belghoul et Christine Boutin, qui n’est, à l’extrême-droite, pas du goût de tout le monde. En effet, sur le site ouvertement islamophobe Riposte Laïque, on s’interroge beaucoup sur l’opportunité d’une telle alliance entre catholiques et musulmans. Comme Egalité & Réconciliation, Riposte Laïque publie beaucoup autour de la « théorie du genre », mais avec une coloration plus nettement nationaliste et l’islamophobie en plus.

Bien sûr, la controverse représente aussi une belle aubaine pour l’extrême-droite dans la mesure où elle met en jeu les thèmes privilégiés de l’antiféminisme et de l’homosexualité. On trouve aussi parfois des comparaisons plus surprenantes, mais qui révèlent bien la façon dont la « théorie du genre » fonctionne comme épouvantail et comme principe explicatif de tout ce qui va mal dans la société contemporaine. Le tweet suivant s’insère dans une discussion sur l’acquisition de la nationalité française:

Il faut signaler, pour conclure ce rapide panorama du versant politique (j’entends : dans la vie politique française) de la controverse, que le discours anti-genre en politique n’est pas l’apanage de la droite. La méconnaissance des études de genre affecte aussi largement la gauche, ce qui a pu conduire à la situation aberrante où Vincent Peillon, docteur en philosophie, alors ministre de l’Education Nationale, à affirmer qu’il refusait la « théorie du genre » mais voulait « promouvoir les valeurs de la République et l’égalité entre les hommes et les femmes ». Quant à Julien Dray, ancien député socialiste, il soutient que « La théorie du genre à l’école, c’est la conséquence de l’influence d’un féminisme qui s’est radicalisé. Najat [Vallaud-Belkacem], elle, est sur la ligne des féministes ultras américaines, qui sont en train d’émasculer les sexes ! ». Face à des propos pareils, on est tenté de faire comme l’interlocuteur de M. Dray.
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